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Asako (Netemo Sametemo)

Sélection officielle - Compétition
Japon


LES AMOURS IMAGINAIRES





« Même si ça prend du temps, je reviendrai toujours. »

Après son oeuvre fleuve Senses, Ryusuke Hamaguchi est de retour avec un nouveau film introspectif sur la force et les fluctuations des sentiments. Très vite, on comprend qu’il ne faut pas prendre Asako au premier degré, mais comme un conte allégorique autour de l’amour et de ses chimères. Les scènes d’exposition nous donnent tout de suite plusieurs indices, à commencer par cette rencontre au ralenti entre les deux protagonistes (le ténébreux Baku et la délicate Asako) dont on se rendra compte qu’elle est en fait un flashback raconté à posteriori par les deux intéressés à l’un de leurs amis qui d’ailleurs met en doute la véracité du récit.

Plus tard, la caméra est sur Asako et ses proches, puis s’éloigne inexorablement jusqu’à les cadrer de très loin, comme si elle les laissait en arrière. La soudaineté et l’étrangeté de ce mouvement de caméra nous préviennent : le bonheur esquissé dans cette séquence familiale est sur le point de voler en éclats. Ca ne manquera pas d’arriver, en deux temps : d’abord la disparition de Baku durant quelques heures, puis une absence définitive racontée en une phrase, en voix off.

Suit une ellipse qui nous montre Baku, dans un look totalement différent, commençant un nouveau travail à Tokyo. Très vite, il tombe sur Asako qui le reconnaît instantanément. La scène de leur première rencontre est alors rejouée, mais dans un mode totalement différent, là encore volontairement bizarre : c’est que Baku ne reconnaît pas Asako. Pire, Baku n’est pas Baku, mais Ryohei, un jeune homme au tempérament très différent de son sosie.

Personnages, situations, tout semble aller par deux dans le film : Baku et Ryohei qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau et tombent amoureux de la même femme, les deux meilleures amies Maya et Haruyo qui accompagnent Asako à deux moments de sa vie, et même les deux personnages masculins secondaires, Kushikashi et Okazaki qui occupent eux-aussi des fonctions similaires dans le récit, à deux moments distincts de l’histoire. Ainsi, le quatuor heureux constitué de Ryohei, Asako, Maya et Kushikashi fait-il écho au précédent quatuor formé par Baku, Asako, Haruyo et Okazaki. La seule qui soit la même, c’est Asako, et on peut y voir deux interprétations : d’une part, cela vient renforcer la sensation qu’elle est la seule à ne pas évoluer (à ne pas mûrir ?), d’autre part, cela induit l’idée qu’Asako est double en elle-même, ce qui explique son comportement changeant et ses allers et retours entre des sentiments contradictoires.

Car Asako, on s’en rendra compte a posteriori, court après un fantôme, celui de son premier amour à jamais perdu, et manque de rater sa vie pour lui. Ryusuke Hamaguchi aborde ainsi de manière très métaphorique, et très ténue, l’aveuglement amoureux et ses précipices. Si bien qu’on finit par s’interroger sur l’existence même de ce Baku qui est systématiquement présenté dans des scènes aux accents oniriques, ou même improbables. Son ascension fulgurante dans le monde de la mode, son air éthéré d’ange tombé du ciel, même le hasard qui le conduit à Asako, tout cela pourrait sembler outré ou mal écrit. Mais c’est au contraire pour le cinéaste une manière assez détournée d’alerter le spectateur et de l’amener à interroger ce qu’il voit. Et si Baku n’était qu’un fantasme de jeunesse qui poursuit inlassablement l’héroïne comme, parfois, notre passé peut nous hanter au point de compromettre notre futur ? Et si Asako croyait le retrouver en Ryohei comme, parfois, on cherche inlassablement un amour perdu dans tous ceux qui lui succèdent ?

Si Ryusuke Hamaguchi laisse les interprétations ouvertes jusqu’à la fin, cela ne l’empêche pas de décortiquer avec l’acuité qu’on lui connaît les élans du coeur de ses personnages. Moins dialogué que Senses, et beaucoup plus découpé, Asako a parfois un aspect un peu décousu, relâché, qui peut rebuter le spectateur, ou juste le perdre entre deux ellipses temporelles. Les personnages eux-mêmes ont quelque chose d’agaçant, surtout l’évanescente Asako qui a toujours un temps de retard sur sa propre vie. Mais ils sont touchants, aussi, dans leur incapacité à saisir le bonheur quand il se présente. La finesse d’écriture des dialogues permet d’ailleurs d’éviter toute dramatisation pour aller toujours au plus près de sentiments qui ne nous sont que familiers. Les séquences finales, qui ne résolvent ni n’excusent rien, sont ainsi une démonstration de la force du cinéaste japonais à écouter et défendre chacun de ses personnages, cherchant à tout moment la petite nuance qui permet de mieux le comprendre. C’est cette empathie, fondamentale dans son cinéma, qui transcende l’apparente simplicité de son sujet.

MpM



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