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Le livre d'image

Sélection officielle - Compétition
France


GOD ART





« La vraie condition de l'homme c'est de penser avec ses mains. »

Si Jean-Luc Godard s’autorise une forme de parodie de son propre cinéma, qu’il ne s’étonne pas qu’on lui réponde pas une parodie de critique. Il est impossible d’écrire vraiment sur Le livre d’image après une seule et unique vision. C’est trop riche, trop foisonnant, trop enlevé pour qu’on puisse retenir la moitié de ce que l’on a vu et entendu. Alors, tout ce que l’on peut faire, c’est aligner une suite d’impressions et de sensations comme il juxtapose des bribes d’images, de sons et de textes.

Dire, déjà, que l’on aime se perdre dans le flot ininterrompu de ses images. Yeux écarquillés, tentant de tout saisir, de tout embrasser, nous sommes le premier spectateur face à la première projection. Emerveillés et sidérés. Concentrés mais dans une forme indispensable de lâcher prise. Ne pas forcément vouloir tout comprendre, analyser, disséquer, mais au moins ressentir. S’abandonner à cet objet hybride qui repousse les limites du film de montage pour inventer le collage cinématographique. Chaque son, chaque plan, chaque mot est emprunté, détourné, digéré pour devenir part de ce grand tout nommé Le Livre d’image.

Formellement, c’est à la fois virtuose et frustrant. Les mots s’entrechoquent, les phrases s’interrompent ou se répètent. On reconnaît les films les plus célèbres du cinéma mondial (Le plaisir de Max Ophüls, Johnny guitare de Nicholas Ray, Le Petit soldat ou Les carabiniers de Jean-Luc Godard - ses Histoire(s) du cinéma, aussi), et parfois des images d’actualité, une photo de Marilyn, un livre de Van Vogt (La fin du non-A), Bécassine… Les couleurs sont parfois saturées ou au contraire passées en négatif, les plans sont recadrés, les scènes coupées en plein milieu. De fondu au noir en fondu au noir, d’une bribe à une autre.

Et puis il y a la voix-off divine qui n’est pas tant là pour nous guider que pour rajouter de la matière, une surimpression supplémentaire. Godard lui-même nous parle, comme depuis l’au-delà, avec une voix véritablement d’outre-tombe qui nous abreuve d’idées comme il nous abreuve d’images. Pour dire quoi ? Le monde, bien sûr. Celui des guerres, des réfugiés, des exilés. Celui du capitalisme galopant, de l’inhumanité, de l’absence d’empathie. Un monde qui n’est pas celui dont il avait rêvé. Pourtant, les espérances, elles, restent les mêmes. Qu’elles se réalisent ou non ne change rien à l’affaire, nous dit-il.

Si les grandes lignes sont claires, dans le détail, on comprend ce que l’on veut (ce que l’on peut ?) de cet amas de pensée brute qui se constitue de manière hallucinée sous nos yeux. Peut-être est-ce justement ce qui nous plait, surtout dans un monde où tout est surexpliqué, et où la pédagogie la plus lénifiante est érigée en dogme. Cette liberté que nous laisse Godard est à la fois intimidante et formidable. Bien sûr, tout nous traverse l’esprit : que l’on est trop bête pour saisir le propos du film, ou même qu’il n’y a pas de propos. A chaque plan on oscille entre l’admiration et la perplexité : génie, ou vaste blague ? Et si Jean-Luc Godard sortait de sa réserve avec un film volontairement abscons juste pour le plaisir de voir la critique pleurer de joie et en tirer servilement de belles analyses creuses ? Tout est possible. Mais si « discuter avec un fou est un inestimable privilège », regarder un film fou est un bonheur trop rare que l’on ne se laissera pas gâcher. Peu importe, au fond, ce que le fou a à dire : c’est ce que l’on comprend qui lui donne toute sa valeur.

MpM



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