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Les oiseaux de passage ( Pájaros de verano)

Quinzaine des réalisateurs - Ouverture
Colombie / sortie le 19.09.2018


L'ETREINTE DE L'HUMAIN





« Un étranger a versé le sang. Il doit payer par le sang. »

Une jeune fille danse au son des tambours, enveloppée d’un long voile rouge. Tout le village célèbre la fin de l’année d’isolement qui marque son passage à l’âge adulte. Elle est devenue femme, et va pouvoir se marier. Ce n’est pourtant pas son histoire que raconte Les oiseaux de passage, mais celle des deux êtres qui se rencontrent autour d’elle, et représentent chacun un courant de l’histoire : sa mère Ursula, cheffe de famille à la poigne de fer, prête à tout pour protéger sa famille, son clan, celui des Wayuus, et ses traditions, et son mari Rapayet qui regarde vers l’avenir et entend faire souffler un vent de modernité sur le désert nord-colombien.

Sur le papier, c’est un film que l’on connaît déjà, et dont la trame nous est familière : tradition contre modernité, engrenage de la violence, trahison et vendetta. Pourtant chaque motif, aussi attendu soit-il, est transcendé par une mise en scène en état de grâce qui rend encore plus envoûtants les vastes paysages colombiens et totalement atemporelle la tragédie qui s’y joue. Le sens du cadrage de Ciro Guerra et Cristina Gallego, et notamment leur goût pour des plans ultra composés à l’esthétisme fulgurant (ah, cette scène d’assaut contre une maison ultra moderne posée au milieu de nulle part dans le désert, filmée à distance en plan large, dans le dos des agresseurs), apporte à chaque séquence l’aspect de la nouveauté et de l’évidence. Comme si cette histoire si humaine, western tragique mâtiné de Scarface, nous était contée pour la première fois.

Ainsi, on a beau reconnaître tous les motifs de l’intrigue (le meurtre fratricide, l’héritier incontrôlable, l’hybris d’un clan qui a perdu toute notion de valeur morale), on est sans cesse surpris, presque « cueilli », par la manière dont les deux cinéastes se la réapproprient, lui apportant une touche de mysticisme et de chronique de la fin d’un monde qui en décuple la force dramatique. La trame classique qu’ils suivent leur permet en effet de s’abstraire de la narration et du romanesque pour se concentrer sur l’ambiance, les paysages, les situations. Ils nous donnent à voir les rituels et les traditions la force sauvage de la nature, et la vanité de ceux qui leur tournent le dos.

On retrouve en effet dans Les oiseaux de passage les questions qui baignaient déjà le précédent film de Ciro Guerra : l’ambivalence entre la modernité et la tradition. Le risque qu’il y a à oublier, ou rejeter, sa culture. La croyance que l’homme fait partie d’un grand tout et qu’il n’est plus rien quand il tente de s’en extraire. Car au-delà de cette histoire particulière (inspirée de faits réels, la genèse du narco-trafic colombien), c’est le divorce de l’homme et de la Nature qui est en jeu dans Les oiseaux de passage. Ou, dit autrement, la propension suicidaire de l’être humain à se détourner de lui-même.

MpM



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