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Leto

Sélection officielle - Compétition
/ sortie le 05.12.2018


ANARCHY IN THE USSR





« Les Sex Pistols hurlent. Moi, je braille. J’ai mon propre style. »

Vent de rockn’roll sur le cinéma russe. Kirill Serebrennikov nous ramène dans les années 80 musicalement bénies et nous les fait vivre depuis l’autre côté du rideau de fer. À Leningrad, le club rock permet à la jeunesse locale de s’encanailler modestement en venant battre discrètement la mesure, et éventuellement hocher la tête, assis devant des concerts de rock russe, qui n’a absolument rien à envier, disons-le tout de suite, à ses cousins britanniques et américains. C’est en effet la conception du régime : du rock, oui, mais à petite dose, devant un public aussi sage que s’il était à l’opéra, et avec le but avoué de « chercher la lumière dans l’homme ». 


Le plus grand atout du film est bien évidemment sa musique, celle de Lou Reed, T-Rex et Bowie, et surtout celle des groupes Zoopark et Kino, représentants majeurs du rock underground soviétique que l'on (re)découvre pour l'occasion. Mélodies qui restent dans la tête, paroles subtilement subversives, charisme et énergie des interprètes... Leto est avant tout un hommage appuyé aux leaders de ces deux groupes, Mike Naumenko et Viktor Tsoi, que l’on suit pendant une courte période de temps, lorsque Zoopark est au firmament et que Kino est encore balbutiant, sous le nom éminemment poétique de « Garin et les Hyperboloïdes ».

Mais c’est plus globalement à la chronique vitaminée d’une époque que s’attache le réalisateur, faisant de la musique et de la scène les personnages centraux de son récit. La vision qu’il donne d’une jeunesse russe à la fois surexcitée et désabusée, captivée par la culture occidentale, glandeuse et noctambule, a d’ailleurs probablement de quoi déplaire à Vladimir Poutine. Une fois de plus puisque, rappelons-le, le cinéaste est assigné à résidence depuis l'été 2017, officiellement accusé d'avoir détourné des fonds publics, mais payant surtout pour ses nombreuses critiques à l’égard du régime et ses oeuvres n’ayant pas l’heur de plaire au régime.

Malgré tout, la politique et la censure ne sont qu’au second plan de cette vaste fresque musicale en forme de feel good movie rock’n roll. Alors, c’est vrai, le film est trop long et perd parfois le spectateur peu aguerri aux réalités du rock underground russe. Son trio amoureux central et certaines intrigues parallèles semblent également un peu anecdotiques. Mais son énergie, son inventivité et sa virtuosité l’emportent sur le relatif classicisme et l’absence d’aspérités de son intrigue. Ainsi, les séquences animées et les fantasmes quasi hallucinés contrebalancent l’aspect « biopic » de Leto en lui apportant distance, auto-dérision et second degré.

De la même manière, Kirill Serebrennikov fait preuve d’une maîtrise totale de sa caméra, offrant une mise en scène libre et ample qui transcende la simplicité apparente de son récit pour lui offrir un souffle supplémentaire et une dimension d’urgence qui le rendent atemporel. Car au-delà de la Russie des années 80, c’est de toutes les jeunesses du monde que parle le cinéaste. Cette jeunesse universelle qui n’a pas encore renoncé à ses rêves et est prête à tout pour un morceau de musique, ou une vie plus libre, quitte à déchaîner l’incompréhension et la colère de ses aînés. On ne se lassera jamais de voir racontée cette histoire-là.

MpM



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